Risque incendie DEEE : témoignages pour les Assises 2022

Chaque année, des incendies liés aux batteries frappent les acteurs de la filière DEEE, du transport au traitement des Petits Appareils Ménagers (PAM). Ce film, réalisé en introduction des Assises de la Prévention du risque incendie dans la filière DEEE (17 juin 2022, Paris), donne la parole aux professionnels de terrain — GALLOO, VEOLIA TRIADE, ENVIE/EASO, Euro Dieuze Industrie, Environnement Recycling — qui témoignent des sinistres majeurs vécus : usines détruites, millions d'euros de pertes, primes d'assurance multipliées par 14. Entre récits marquants, analyses techniques sur la dangerosité des batteries au lithium-ion et pistes d'amélioration (détection thermique, alvéoles coupe-feu, tri renforcé), cette vidéo éclaire un risque en pleine croissance et pose les enjeux du dialogue entre tous les maillons de la chaîne : fabricants, opérateurs, assureurs et pouvoirs publics.

Transcription textuelle de la vidéo

0:00 Contexte
0:20 Le feu couve... Collecte et traitement des DEEE, piles et batteries au lithium-ion
2:35 Transport PAM Réseau ENVIE Portet-sur-Garonne (31), Geispolsheim ( 67)
4:00 Stockage PAM centre de tri GALLOO Marquette-lez-Lille (59) - janvier 2019
6:46 Unité de traitement PAM - VEOLIA TRIADE Rousset(13) - Mai 2018
9:24 Stockage piles & batteries extraites ENVIE /EASOortet-sur-Garonne (31) - Novembre 2020
12:29 Et demain ? Comment renforcer la filière pour mieux contrôler le risque incendie ? Quels sont les défis à relever ?

Contexte

Ce film a été réalisé en introduction des Assises de la Prévention du risque incendie dans la filière DEEE, qui se sont tenues le 17 juin 2022 à Paris. Son objectif : montrer à tous les acteurs de la filière (fabricants, fédérations professionnelles, collectivités locales, opérateurs logistique, de traitement et leurs représentants, pouvoirs publics...) comment les opérateurs, sur le terrain, vivent au quotidien avec ce risque, avant d'ouvrir les échanges autour de 4 tables rondes thématiques pour prévenir et réduire ce risques.

Le feu couve... Collecte et traitement des DEEE, piles et batteries au lithium-ion

Laurent Crépin - GALLOO Marquette : Le risque d'incendie est un risque réel à chaque opération, on peut avoir un départ de feu.

Laurent Sala - VEOLIA-TRIADE Rousset : Sur l'incendie majeur de 2018, c'est à l'arrivée, à ma prise de poste, le matin à 6h45, que j'ai vu qu'il y avait encore les pompiers et que la partie granulateur avait pris feu durant la nuit.

Franck Zeitoun - ENVIE- EASO Portet-sur-Garonne : Nous avons connu un incendie assez important en novembre 2020, c'est un incendie qui a duré trois jours et demi et qui, en fait, a détruit 100 % de notre outil de travail, y compris le bâtiment.

Jérôme Auclair - ENVIRONNEMENT RECYCLING Domérat : Au total, c'est 24 heures d'incendie et d'énormes dégâts. C'est près d'un million d'euros qui a été perdu.

Rémy Garcia - ENVIRONNEMENT RECYCLING Domérat : Au quotidien, on le vit vraiment sous pression, parce que ça reste quand même notre usine, notre outil de travail. Et, malheureusement, étant donné que c'est extrêmement aléatoire, c'est vraiment stressant.

Frédéric Ivars - VEOLIA-TRIADE Rousset :  On dit toujours la petite bête, ne mange pas la grosse tête. Quand on prend l'usine, quand on part des granulateurs, et quand on voit la taille d'une batterie lithium-ion, là, c'est la petite bête qui mange la grosse.

Arnaud Schoub - Euro Dieuze Industrie (SARPI VEOLIA) Traitement piles et batteries : La dangerosité des piles et des batteries au lithium-ion provient de leur conception même, qui est de stocker un maximum d'énergie. Cette énergie va se libérer sous forme de feu lorsqu'on va mettre en court-circuit des éléments à l'intérieur de la batterie, qui contiennent du solvant, généralement hautement inflammable, mais également des métaux comme le nickel, le cobalt ou le lithium, qui ont une propriété à s'enflammer assez facilement et à dégager une quantité d'énergie considérable. Mais c'est pour ça qu'on les a mis dans une batterie.

Rudy Hennion - GALLOO Marquette : Quand vous avez un arrachement, une percussion, une perforation, ça peut faire un échauffement, et tout de suite vous avez une flamme à très haute température qui va se propager à tout ce tas, qui contient des plastiques, qui contient pas mal de comburants.

Serge Reutenauer - Responsable QHSE ENVIE Strasbourg : Chaque année, des sinistres sont à déplorer pour l'ensemble des maillons de la chaîne, aussi bien dans les opérations de transport que dans les centres de regroupement, mais aussi dans les centres de traitement.

Transport PAM Réseau ENVIE Portet-sur-Garonne (31), Geispolsheim (67)

Serge Reutenauer : Donc, j'ai été témoin d'un incendie survenu à l'occasion d'un transport de PAM  (Petits Appareils Ménagers) en benne. De manière tout à fait fortuite, en sortant de réunion, je prends une pause à l'extérieur, et je vois, à ce moment-là, un chauffeur qui pénètre sur notre site avec deux bennes accrochées, dont une qui était en feu. Quelques instants plus tard, nous avons mis en œuvre tous les moyens pour éteindre ce départ de feu qui, une fois encore, était dû à une batterie lithium dans un aspirateur.

Nous avons eu beaucoup de chance que l'incendie se déclare finalement sur notre site, et pas pendant le transport proprement dit, sur l'autoroute, dans un bouchon ou dans un tunnel.

Franck Zeitoun - Directeur ENVIE Occitanie / EASO : Ici à Toulouse, on traite du PAM depuis une dizaine d'années. Il est déjà arrivé, en fait, que des camions prennent feu aussi en route, alors qu'on n'a pas de manipulation ; ce sont juste des camions qui ont tout simplement été chargés. Est-ce que je peux dire que, les premières années, on n'avait quasiment pas de départs de feu, et on se rend compte que, plus le temps passe, plus le nombre de départs de feu augmente aussi.

Stockage PAM centre de tri à GALLOO Marquette-lez-Lille (59)

Pierre-Yves Jaud - Responsable de site : Le risque incendie est toujours présent dès qu'on quitte la société, surtout dès lors que plus personne n'est présent parmi nos effectifs. Quand il y a de fortes chaleurs, ou que le stock est un peu plus important qu'à l'accoutumée... Vous vous dites toujours que, si le téléphone sonne, le risque c'est qu'il y a un départ de feu.

Rudy Hennion - Responsable DEEE : Nous avons connu un incendie majeur le 5 janvier 2019. Donc tout est parti d'une livraison qui a été effectuée la veille, le vendredi. Donc les protocoles de déchargement ont été scrupuleusement respectés, donc tout s'est très bien passé, le site ferme, voilà, c'est la fin de semaine. Et le lendemain matin, sur les coups de 10h-10h30, un léger panache de fumée a été détecté sur la caméra de surveillance, mais, comme on n'avait pas de moyens de prévention de type caméras thermiques, on n'a pas eu d'alerte. Donc l'incendie s'est propagé, un gros panache de fumée s'est dispersé dans les airs, ce qui a alerté toute la population aux alentours, qui a contacté les pompiers. À peu près en une heure, l'incendie était maîtrisé, éteint. Mais le panache de fumée, on peut imaginer que la première idée, c'est la toxicité des fumées et les retombées de poussières nocives, des choses comme ça, parce que le tas est composé d'une multitude de composants. Donc, forcément, sur les réseaux sociaux, les personnes qui se rassemblent communiquent très rapidement sur les dégâts, la peur, et voilà, ça fait un peu polémique, on va dire ça comme ça.

Benoit Gosset - Ingénieur Sécurité : Au niveau des améliorations par rapport à cet incendie, on a investi dans la caméra thermique qui surveille le tas 24 heures sur 24, dans les plages horaires en dehors des heures ouvrées. Dès l'instant où il y a une détection, une alerte est envoyée directement sur les téléphones des responsables, et il y a eu un renforcement du partenariat avec le SDIS ; on réalise des exercices pratiques sur les sites.

Exercice incendie avec fumigène
Au talkie walkie : "Il faut que tu viennes tout de suite au niveau du PAM à l'extérieur". Une tractopelle prend les PAM qui fument et quelqu'un vient éteindre le feu dans la pelle.

Rudy Hennion : Cette expérience a été traumatisante, parce que vous voyez vraiment l'intensité de la chaleur, des flammes, parce que l'on se dit qu'en quelques minutes, ce n'est plus maîtrisable.

Unité de traitement PAM à VEOLIA TRIADE Rousset(13)

Jean-Christophe Gabriel, Chef d'équipe Traitement PAM : Des départs de feu, en moyenne, on en a... deux par jour, on va dire.

Le gros incendie de 2018 : le feu est parti dans l'équipe de nuit, sur le coup de minuit, une heure du matin, je crois. Toutes les tôles avaient fondu, c'était impressionnant, très impressionnant.

Frédéric Ivars, Directeur Agence : Alors moi, je l'apprends, il est une heure du matin, je suis chez moi, voilà, c'est vendredi soir, avec comme seule information : il y a un incendie, c'est grave, il y a les pompiers. Voilà, c'est la seule chose que je sais. Quand j'arrive, c'est la cohue.

L'événement a été découvert par mes collaborateurs sur la chaîne. Nous avons des agents de maintenance, et nous avons des opérateurs qui sont des caristes. Et à un moment donné, le cariste, agent de maintenance, s'aperçoit qu'il y a des éclats lumineux, dans une enceinte qui est celle du granulateur. Sachant que l'enceinte est complètement fermée, on ne voit rien, il y a juste un endroit où il y a une trappe qui descend et en penchant la tête, on s'aperçoit que c'est tout simplement un feu qui est parti. Alors un énorme réflexe, et surtout du bon sens : c'est qu'ils n'ouvrent pas la porte, ce qui évite un retour de flamme qui aurait été catastrophique pour eux physiquement. Ils ont le réflexe de laisser l'enceinte fermée, voilà, cette enceinte étant coupe-feu, elle va faire son office pendant tout l'incendie. L'incendie est maîtrisé au bout de, on va dire, à peu près 10 heures.

Laurent Sala, Conducteur d'engin  : On se dit qu'on l'a échappé belle, parce que vu les produits que nous traitons, l'incendie aurait pu s'étendre sur l'usine entièrement, et se retrouver au chômage, voire même pire, avec des blessés, ou, malheureusement...plus que ça.

Nicolas Ricart, Chef d'équipe Traitement PAM : On est devant le broyeur principal, c'est là qu'il y a eu le gros feu en 2018, et on en a eu un, il n'y a pas très longtemps. C'est pour ça qu'il y a de l'eau par terre, et, quand il y a le feu, il y a plein de systèmes d'aspersion automatique.

Frédéric Ivars : L'arrêt de la production sur cette phase-là a duré un peu plus d'un an, entre les expertises, la reconstruction. C'est une répercution énorme pour nous financièrement. Outre le fait, des dégâts matériels où il y a l'assurance qui joue, il y a surtout la perte d'exploitation, qui a été catastrophique.

Suite à l'incendie effectivement, j'ai fait une statistique des départs de feu : rien qu'en 9 ans 4000% d'augmentation, ça fait peur. De mon arrivée, le 16 octobre 2009, au départ de feu en mai 2018 : 4000% d'augmentation.

Stockage piles & batteries extraites à ENVIE /EASO Portet-sur-Garonne (31) - Novembre 2020

Carlos De Oliveira, Cariste : C'était un samedi, l'alarme s'est déclenchée. Je suis descendu de mon fenwick, pour aller voir ce que c'était, et quand j'ai ouvert la porte, j'ai vu des flammes à l'intérieur. J'ai couru, on a évacué.

Commandant Gayme, Chef du Centre d'Incendie et de Secours Muret Massat SDIS 31 : Le premier message du chef de groupe, c'était : « Important panache, embrasement généralisé de plusieurs centaines de mètres carrés. » Donc, derrière, est arrivée toute une cavalerie, comme on sait faire. La réserve incendie, qui fait 3000 mètres cubes et qui était à proximité, a, fort heureusement, été entièrement vidée le samedi soir, où il y avait tout un enchevêtrement de tôles, avec une intensité de rayonnement telle que le feu a duré plusieurs jours. Et enfin, le mardi suivant, avec l'aide d'une grignoteuse à cabine pressurisée, on a réussi à aller au cœur du foyer, et, enfin, avec un épandage de toutes les matières qui étaient plus ou moins en fusion, aggloméré de plastique et de composés électroniques passé feu éteint.

Franck Zeitoun, Directeur : Au final, on a perdu le bâtiment, qui fait à peu près 3000 m², et une chaîne de production de traitement du PAM, dans sa globalité, dans sa totalité. Le coût financier de cet incendie s'élève à environ 7 à 8 millions d'euros, entre bâtiment, outil de travail et perte d'exploitation.

Vous avez une autre conséquence assez importante, c'est la perte, en fait, de la compétence que vous avez accumulée au fil de l'eau. Vous perdez, en fait, une partie de l'équipe, qui préfère chercher du travail et partir travailler ailleurs, plutôt que de rester en chômage technique pendant plus d'un an et demi. Oui, c'est toujours compliqué d'en parler un an et demi après.

Cindy Heronville, Directrice des opérations : J'en garde un souvenir assez difficile, parce que c'était notre outil de travail qui était en train de prendre feu. C'est quelque chose : quand ça arrive, on ne le prévoit pas.

Eddy Rocca, Responsable logistique : Les sentiments, les émotions qui me traversent, une fois que l'incendie est éteint, c'est de l'inquiétude. Déjà, la première chose, pour les personnes qui travaillent là, parce que ce sont des personnes qui, pour la plupart, sont en insertion.

Emma Josien, Animatrice QSE :  Depuis un an et demi, c'est juste que l'on veut avancer, on veut absolument avancer pour pouvoir à la fois reprendre les activités le plus vite possible, en évitant un nouveau sinistre comme celui-ci.

Franck Zeitoun : Dans nos installations, on a vraiment tenu compte du retour d'expérience qu'on a eu sur la première ligne qui a été incendiée, fin 2020. Donc le bâtiment est fait de sorte que les flux entrants soient stockés dans des alvéoles coupe-feu, complètement séparées de la ligne de production. Pour la ligne de production, là aussi, on a renforcé la première étape du tri manuel et du démantèlement manuel, de la dépollution, en fait, et surtout des piles et des condensateurs.

Et demain ? Comment renforcer la filière pour mieux contrôler le risque incendie ? Quels sont les défis à relever ?

Entre réchauffement climatique et difficultés assurantielles, les témoins de ce film livent leur analyse...

Frédéric Ivars, Directeur - VEOLIA TRIADE Rousset : Tout changement climatique et pic de chaleur énorme et soudain nous oblige à adapter nos moyens de protection, nous oblige à adapter nos moyens de détection. Une batterie lithium-ion posée par terre, sur du béton, à 14h, à 40 degrés, le béton va forcément être un accélérateur, pourrait même être le déclencheur.

Jérôme Auclair, Directeur - ENVIRONNEMENT RECYCLING : Je pense que le risque majeur, c'est que l'ensemble des assurances se désengagent des industries du recyclage. Notre prime d'assurance a été multipliée par 14.

Serge Reutenauer, Responsable QHSE ENVIE Strasbourg : Nous savons que c'est une course à la miniaturisation des batteries, mais aussi à la puissance des batteries ; donc le phénomène du risque incendie n'est pas un phénomène derrière nous, mais bien devant nous.

Franck Zeitoun, Directeur ENVIE-EASO Portet-sur-Garonne : Certe il y a un aspect économique qui intéresse tout le monde, un aspect de coûts, un aspect de qui paie quoi, maintenant, en tant que prestataire, ce qui nous intéresse, c'est que le risque soit maîtrisé, pour qu'un tel événement n'arrive pas une deuxième fois. Ça, c'est le mot-clé du message qu'on peut faire passer à la filière.

Rudy Hennion, Responsable DEEE Groupe GALLOO : Nous ne maîtrisons pas la conception des produits, nous ne maîtrisons pas l'incorporation de ces batteries. Nous voyons que, sur toute la chaîne — utilisation, collecte, transport et recyclage — nous sommes susceptibles d'avoir ce risque d'incendie. Le message clé n'est pas forcément revendicateur, mais il vise à essayer de montrer à tous les acteurs, à tous ceux qui ne sont pas forcément du métier, que nous sommes également victimes de ça.

Arnaud Schoub, Directeur - Euri-Dieuze Industrie (SARPI VEOLIA) : Je pense qu'à travers ces Assises de la prévention, il est important que chacun puisse comprendre l'intérêt de dialoguer entre les différentes parties prenantes des D3E, des piles et batteries, mais également les assureurs et les autres parties prenantes qui peuvent intervenir. Et je pense qu'il est important de pouvoir partager nos différents savoir-faire, pas uniquement sur nos systèmes de protection incendie, mais également sur nos manières de travailler, pour justement pouvoir aider l'intégralité de la filière à mieux se porter.